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Erlan Sleur est un environnementaliste surinamais. Il est biochimiste de formation spécialisé en toxicologie (Pays-Bas). Après avoir travaillé quelques années aux Pays-Bas, il est revenu au Suriname en 2006, à l’âge de 41 ans. Il a d’abord travaillé à la Stinasu (l’agence nationale en charge des parcs naturels) comme chargé de communication. Là, il a commencé à dénoncer l’orpaillage illégal dans le parc naturel du Brownsberg... mais en raison de pressions politiques, il a dû quitter son poste et a fondé sa propre ONG « ProBios » pour la protection de la biodiversité au Suriname.

À ce titre, il a découvert et médiatisé l’implication de Ronnie Brunswijk dans l’orpaillage illégal au Brownsberg. Ronnie Brunswijk fut le fondateur des « Jungle Commando » pendant la guerre civile (1986-1992). Le reportage d'investigation de la chaîne TV Néerlandaise, VICE International est toujours en ligne : Mining the Golden Mountains of Suriname With an Ex-Rebel Leader.
Plus récemment, Erlan Sleur a créé sur Facebook le groupe « Les Amis du Parc de Brownsberg », organisant des actions médiatiques pour préserver ce plateau rocheux d'une grande biodiversité. Il est régulièrement invité dans les médias de Paramaribo, pour évoquer les problématiques environnementales, tel que les méfaits du mercure sur la santé des populations autochtones. Il a aussi organisé une manifestation contre l'extraction illégale de sable sur un site de ponte de tortues marines, à l'embouchure du Fleuve Suriname. « ProBios » est l'unique ONG militante écologiste du pays.

Or de Question : Quelles sont les promesses qui ont été faites par les compagnies Iamgold (ex-Cambior) à la population avant de s'installer au Suriname ? Nous posons cette question pour comparer avec l'état « 0 » que nous vivons en Guyane avec le projet d'installation d'une méga-mine.
Erlan Sleur
: D'abord il y a eu la phase de construction de 2001 à 2003. Des promesses de constructions d'écoles, etc. Aujourd'hui, ce sont des « gaz lacrymogènes » qui sont envoyés sur les protestataires. Il y a d'autres compagnies comme Surgold (1), Suralco (2) qui exploitent non seulement de l’or mais aussi de la bauxite (base de l’aluminium). Une des promesses qui a été faite fut celle de l'emploi local. En ce qui concerne Newmont Mining, les promesses ne datent que d'un an et déjà ils sont en conflit avec les populations locales.

OdQ : Quelles analyses faites-vous de l'impact de l'installation de ces compagnies sur l'emploi local aujourd'hui?
E.S. : D'abord, c'est vrai qu'il y a eu des emplois locaux. Mais très vite, peut-être deux ans après, les locaux ont été licenciés et des guyaniens ont été embauchés. La raison qui est donnée est leur qualification d'un meilleur niveau.

OdQ : Et de l'impact sur l'environnement, quelles analyses portez-vous aujourd'hui sur ces méga-mines ?
E.S. : L'orpaillage, à ce niveau d'échelle, c'est de la pollution lourde. C'est très grave et il existe des normes qui devraient être respectées. Mais ce qui est plus grave, c'est la pollution rapportée aux nombres d'habitants. Au Suriname, il n'y a que 600 000 habitants. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire de polluer autant pour si peu d'habitants qui doivent développer leur pays ? Et si on était 6 Millions ? On ferait quoi ? On détruirait quoi ? Il faut réfléchir à la mesure de la pollution créée pour le nombre d'habitants. Et aussi de l'intensité de la pollution : lourde ou pas. Seuls des experts indépendants peuvent juger de cela. Il nous manque des experts pour aller contrôler sur le terrain les déclarations de l’entreprise. Vous aussi, vous pouvez vous demander si le gouvernement local en Guyane française a le niveau d’expertise pour contrôler de façon indépendante des milliers d’informations d’un niveau de technicité extrêmement élevé.

OdQ : Est-ce qu’il y a quand même un point positif à signaler sur les multinationales ?
E.S. : Oui, l’énergie utilisée est en grande partie renouvelable. Pour Suralco, il y a eu la construction du barrage de Brokopondo (3). Pour Iamgold, il y a eu la construction d’une grande ferme solaire (4) qui fournit une partie de l’énergie nécessaire. On peut dire que sur ce point, quelques efforts positifs ont été faits. (5)

OdQ : Au Suriname, il y a des concessions accordées à des sociétés étrangères. Comme Nordgold veut le faire en Guyane. Quels changements cela a-t-il apporté à la vie de tous les jours de la population locale ?
E.S. : Par exemple, à Rosebel, un village marron (Nieuw Koffiekamp (6), voir photos satellites) se trouve au milieu de la concession. C’est un village de déplacés qui sont arrivés là suite à l’inondation de leur village initial par le lac de barrage de Brokopondo. Le terrain est à Iamgold, compagnie canadienne. Iamgold a les droits exclusifs sur le terrain. Les villageois n’ont donc pas le droit de pratiquer l’orpaillage artisanal. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont plus rien d’autre à faire car tout leur environnement naturel est détruit (voir la carte). L’exploitation initiale était à plusieurs kilomètres du village mais Iamgold a ouvert de plus en plus de puits jusqu’à complètement cerner le village. J’y suis allé et là bas, la terre tremble toute la journée à cause des explosifs. Les villageois n’ont aucun droit de protester devant la justice surinamaise car le Suriname a vendu leur village. Les habitants en sont réduits a étudier les possibilités de contestation devant la justice canadienne qui a des lois plus avantageuses pour les populations autochtones mais cela demanderait beaucoup d’argent.
Certaines populations ont été déplacées deux fois : une première fois lors de la construction d'une mine, puis comme la mine s'est agrandie, une seconde fois. C'est des impacts très lourds et surtout, les Surinamais ne sont plus maîtres du jeu.

OdQ : Quand Cambior a-t-elle eu l'autorisation d'exploiter au Suriname ?
E.S. : En 2003. Nous avons aujourd'hui 14 ans de recul. Nous pouvons voir les effets. Et ils ne sont pas positifs.

OdQ : Par exemple ?
E.S. : En ce qui concerne la sécurité. Les compagnies ont leur propre sécurité. Iamgold a une milice armée qui est autorisée à tirer sur les villageois qui extraient de l’or sur la concession. Il y a eu un mort, un artisan minier. (7)

OdQ : Comment les pluies équatoriales sont-elles gérées par les spécialistes dans les mines ? Particulièrement en ce qui concerne les bassins de rétention ?
E.S. : Iamgold avait bien dit qu'il n'y avait pas de risque. La question qui s'est posée a été la suivante quand un problème est apparu : quel est le laboratoire local qui peut faire des tests, qui peut donner un avis en cas de besoin, qui peut vérifier, mesurer, etc ? S'il n'y a pas d'expertise locale suffisante – et c'est ce qui est arrivé au Suriname- voilà ce qui se produit : la compagnie demande ce qu'elle veut et elle l'obtient. Ici il fallait une autorisation exceptionnelle d’ouvrir les vannes d’un bassin de rétention d’eaux sales quand une saison des pluies a été trop forte et la digue risquait de rompre. Personne n'a été en capacité soit de dire non, soit surtout d'apporter une solution au problème. Comme personne n'avait de solutions techniques de repli, alors la solution de la compagnie a été acceptée. Par manque de moyens locaux pour expertiser et pour répondre aux urgences, les Surinamais doivent accepter les demandes des compagnies même si elles sont mauvaises et qu'on le sait. Des eaux ont été relâchées lors de pluies intenses de 2008. La pollution lourde qui en a résulté a été terrible : l'eau du cours d’eau n’avait plus d’oxygène et des poissons morts ont alors été trouvés partout dans les réseaux hydrographiques environnants. La qualité des laboratoires locaux est donc d'une importance capitale.
Ce n'est pas seulement une question d'indépendance comme on pourrait le croire mais tout simplement d'expertise et de solutions à disposition en cas d'urgence. C'est une question qu'il faut se poser dès le début et qui ne l'a pas été chez nous. Du coup, cette question est apparue au moment où la compagnie a demandé l'autorisation urgente d'ouvrir les vannes des eaux polluées. Trop tard !

OdQ : Comment sont contrôlées les compagnies ? Par exemple pour la sortie des matières extraites ?
E.S. : Les compagnies ont des aéroports privés. Il est donc très difficile voire impossible de contrôler les sorties des matières extraites. Par exemple : sortent-elles aussi des diamants (!) ou n’importe quel autre minerai ? La police locale n'a pas droit de contrôle. Donc, nous ne savons rien d’autre que ce qu'on veut bien nous dire.

OdQ : À combien est la taxe sur l'or au Suriname ?
E.S. : 5 % seulement.

OdQ: Vous voulez dire que c'est plus qu'en Guyane où la taxe est à 2 % (8) ?
E.S. : Alors, là, c'est vraiment drôle ! Pour une fois qu'on est plus fort que la Guyane… (rires)

OdQ : Les miniers locaux travaillent-ils avec les compagnies étrangères ? Profitent-ils de travaux, de collaborations qui créent une activité locale ?
E.S. : Aucun autre minier ne travaille avec les compagnies, à ma connaissance aujourd'hui. Il a d'abord été négocié un accord de travail en surface pour des artisans locaux pour 2 ans ; au début de la création de la mine. Puis la compagnie a rompu les contrats et a préféré faire construire une route pour installer les miniers plus loin. Ce qui, bien sûr, a développé aussi l'orpaillage illégal : les orpailleurs ont été attirés par ces emplacements ; Les illégaux se disant qu'il y avait forcément un filon si les compagnies et les légaux s'étaient installés à cet endroit.

OdQ : Est-ce que la présence de ces compagnies a réduit l'orpaillage illégal ?
E.S. : Peut-être un peu au début, oui. Mais si la compagnie sort beaucoup d'or, les orpailleurs illégaux viennent, attirés par la preuve qu'il y a de l'or. Et d'autres compagnies légales aussi. Et finalement la terre est retournée comme la lune. C'est ce qui est arrivé chez nous à Rosebel.

OdQ : Quelles sont les personnes qui travaillent dans les mines ?
E.S. : Souvent des Brésiliens parce qu'ils connaissent le système des mines. Des Guyaniens aussi. Les locaux – les Surinamais – travaillent surtout dans la logistique : pour la nourriture, l'eau. Mais dans les équipements lourds, non. Nous n'avons pas les compétences. Chez Suralco, il n'y a plus du tout de Surinamais.

OdQ : Et comment se passe la fin d'une exploitation ? Les compagnies étrangères partent-elles au bout d'une quinzaine d'années ?
E.S. : Elles ne partent pas. Elles demandent un permis juste à côté puis encore à côté, et encore à côté. Au Suriname, les compagnies sont toujours restées (9).

Quelque mots de la fin d'Erlan au sujet des méga-mines :
« C'est du terrorisme industriel. »
Alors que d'autres voies existent, comme l'a dit une chef amérindienne d'un village du Suriname :
« La conservation aussi est un développement. »

Paramaribo, jeudi 27 juillet 2017,
Propos recueillis par M. Grossouvre et L. Copin pour le collectif Or de Question
(Traduit de l'anglais)

 

Nieuw Koffiekamp

Les abords du village (2017)

 

Site de Rosebel en 2002

On voit le village entouré en rouge et une petite zone d’orpaillage artisanal à côté. Longueur du trait rouge 20km.

 

Site de Rosebel en 2017

Le développement de l’orpaillage est un désastre écologique.

 

(1) Surgold : Propriétaire majoritaire Newmont, USA avec 25% investis par la compagnie nationale du Suriname Staatsolie

(2) Suralco : propriété d’Alcoa, USA, voir à ce propos l’article du Figaro

(3) Barrage d’Afokaba (Brokopondo) : 180 mégawatts, 43 villages, 6 000 hab. déplacés, 1 600 km² de forêt primaire submergée, un rejet de gaz à effet de serre (méthane) considérable. Le barrage alimente les mines et surtout les raffineries de bauxite (aluminium) qui demandent beaucoup d’énergie. Pour info, Petit Saut : 365 km², 116 mégawatts.

(4) Il s’agit d’une ferme de 5 mégawatts connectée au réseau national. La construction de la ferme solaire était une condition du contrat pour l’ouverture de la mine.

(5) NDA : L’énergie renouvelable n’est pas pour autant écologique car la décomposition de la matière organique enfouie sous l’eau des barrages crée des émissions importantes de méthane. Par ailleurs, il n’a jamais été envisagé d’alimenter une mine entière grâce à des panneaux solaires !

(6) Lire à ce propos l'article de GOMIAM

(7) Voir ce rapport d’incident où 4 personnes ont été blessées

(8) La taxe collectée par la collectivité territoriale de Guyane est au maximum de 2 % de la valeur de l’or extrait. Mais sont déductibles de cette taxe les dépenses faites pour la réduction de l’impact écologique. Voir le bulletin officiel des finances publiques.

(9) On remarque cependant le départ annoncé très récemment d’Alcoa (Suralco) après un siècle de présence. Voir cet article de Reuters, et celui-ci de la Pittsburg Post-Gazette. Du coup, grosses questions à propos du barrage de Brokopondo qui a été construit pour Suralco.

Commentaires   

0 #1 Léna Serge 22-08-2017 13:07
Il n'y a pas d'orpailleurs propre, clandestin ou légal, sinon cela se saurait. Quant aux ravages produits par cette nouvelle ruée vers l'or, ils sont bien réels : dégradations sociales, environnementales irréversibles. Les propos lénifiants des promoteurs, qui se veulent rassurants, font en fait peser une lourde menace sur la Guyane.
L. Bertrand a très clairement indiqué pourquoi il était favorable, à titre personnel, au projet : pour créer qqs emplois en ces temps difficiles. Objectif louable en soi, mais tous les emplois ne se valent pas. Pas n'importe quel emploi, à n'importe quel prix. L'exploitation de l'or à grande échelle s'est avéré désastreux partout en Amazonie.
Résolument NON au projet !
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