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Christophe Pierre

 

Vous n’étiez pas là ! Vous n’êtes pas arrivés en retard, vous étiez absents ! Vous avez fui ! Pourquoi ? Parce qu’on a refusé la présence d’hommes armés dans nos villages pendant les discussions. Vous pensez qu’on allait vous manger ? Nous sommes des sauvages ? C’est comme ça que vous nous considérez ? Est-ce que vous, vous auriez accepté que je vienne chez vous retourner vos cimetières, enlever les os de vos ancêtres, pour quelques paillettes d’or ? Est-ce que vous auriez accepté ? Est-ce que vous l’auriez fait ? Jamais vous ne me laisseriez avancer jusqu’au cimetière pour déterrer les os. Et c’est ce que vous voulez faire.

(Transcription Marc Grossouvre)

Déclaration de Yanuwana Tapoka (Christophe Pierre), le 22 mai 2018 à Saint-Laurent-du-Maroni.

Bonsoir tout le monde.

Pourquoi, ce soir, on est énervés ? Ça fait un moment, ça fait bientôt un an qu’on fait face à la Montagne d’or quotidiennement. Aujourd’hui, il y a une espèce d’espace de dialogue qui devait être mis en place. Les autorités coutumières, les habitants, ainsi que d’autres collectifs étaient présents dès 13h30 aujourd’hui au village Pierre. Voilà.

Pourquoi on s’invite ce soir dans ce débat ? Parce qu’on aurait dû discuter de certaines choses cet après-midi. Et je suis désolé pour les personnes présentes ici qui pensaient travailler sur certains points, mais nous, on a besoin d’en évoquer plusieurs : la question des collines couronnées, la question des préservations des sites précolombiens etc. On avait des choses à vous dire. Les autorités coutumières ont encore une fois annoncé leur opposition à ce projet. Et vous n’étiez pas là ! Vous avez fait la politique de la chaise vide. Ce que vous allez faire quand vous allez faire votre projet… Vous avez honoré tous les rendez-vous avec la population guyanaise sauf celui à la demande et à l’invitation des autorités coutumières. Voilà ce que c’est la Montagne d’or. Là, le monsieur, tout à l’heure, il a dit qu’il veut un dialogue dans le respect mais vous, vous n’en avez aucun. Et les Guyanais qui travaillent pour vous, ces complices-là qui normalement connaissent les codes guyanais, qui normalement sont nés ici et ont grandi ici, n’ont aucun respect également.

Nous, peuples premiers, nous, Guyanais, nous n’allons jamais arrêter de nous battre. On est nés là dedans, on est nés dans le feu. Nous sommes les enfants de la Terre, de cette terre là que vous voulez faire exploser. Et on se battra. Et aujourd’hui, on est plus que remontés. Aujourd’hui encore une fois je m’excuse auprès des personnes pour qui on va interrompre ces conneries. Aucun mot d’excuse, rien pour nous dire que vous n’allez pas venir, rien du tout. La Commission Nationale du Débat Public a également failli. C’est de sa responsabilité d’organiser ces rencontres à notre demande. On vous a donné une petite chance de vous exprimer auprès des autorités coutumières, auprès de nos peuples et vous n’étiez pas là à l’heure du rendez-vous. Vous n’étiez pas là ! Vous n’êtes pas arrivés en retard, vous étiez absents ! Vous avez fui !

Pourquoi ? Parce qu’on a refusé la présence d’hommes armés dans nos villages pendant les discussions. Voilà pourquoi. La Montagne d’or refuse de venir discuter avec des Amérindiens sans la présence des gendarmes, sans la présence d’hommes armés. Alors c’est ça la condition du dialogue pour vous ? C’est comme ça que vous discutez entre hommes, avec un homme armé au milieu. Nous sommes qui alors ? Vous pensez qu’on allait vous manger ? Nous sommes des sauvages ? C’est comme ça que vous nous considérez ? Les autorités coutumières ont garanti votre sécurité. On n’allait rien vous faire. On n’allait pas vous toucher comme on ne va pas vous toucher aujourd’hui. Par contre on va allumer la Montagne d’or. Là, on se prépare, nous. Croyez-moi, il ne va rien se passer ici.

Aujourd’hui, ce que vous avez réussi à faire, c’est que ça ne changera plus. Là, vous êtes condamnés à avoir le plus farouche des ennemis. Aujourd’hui, vous êtes condamnés à avoir en permanence, face à vous, les peuples premiers de ce territoire là. On est en guerre depuis 500 ans, on survit depuis 500 ans, face à ce que vous voulez ramener encore une fois ici. Aujourd’hui, on est expérimentés. Aujourd’hui, on sait comment survivre. Et ce que vous comptez faire, là même où nos ancêtres ont enterré les leurs pendant plus de 400 ans… Est-ce que vous, vous auriez accepté que je vienne chez vous retourner vos cimetières, enlever les os de vos ancêtres, pour quelques paillettes d’or ? Est-ce que vous auriez accepté ? Est-ce que vous l’auriez fait ? Jamais vous ne me laisseriez avancer jusqu’au cimetière pour déterrer les os. Et c’est ce que vous voulez faire. Et les Guyanais qui sont complices encore une nouvelle fois de ça, s’il vous plaît, retrouvez un peu de dignité et remontez vos slips.

Messieurs, comme vous avez refusé le dialogue – ce n’est pas nous qui l’avons refusé, au contraire, nous l’avions demandé – aujourd’hui, vous avez refusé le dialogue, vous l’avez définitivement rompu. Déjà que vous n’aviez aucune chance de nous convaincre, là, on se prépare à l’affrontement, on se prépare à la résistance. Mesdames et Messieurs, aujourd’hui, on n’est peut-être pas aussi nombreux que la dernière fois parce qu’on ne s’attendait pas à ce que vous alliez nous faire, même si on avait eu quelques échos de votre courage. Aujourd’hui, je ne vais plus m’exciter, je vais vous dire les choses de manière très calme, parce que notre détermination est douce et inébranlable. Messieurs, je vous invite à sonder le fond de votre âme et à vous questionner vous même, Madame également, vous qui avez la faculté de porter la vie, vous savez très bien que vous n’auriez jamais fait ça si c’était chez vous, ici. Monsieur, vous êtes vieux, comme beaucoup de nos anciens, vous allez bientôt nous quitter, ce que vous allez faire là, ce sont nos enfants qui vont le vivre. Et comme le chef coutumier l’a dit tout à l’heure mais vous n’étiez pas là : « Tout ce que l’Homme fait de ses mains disparaît. ». Donc votre géomembrane, votre technologie etc. ne sont pas à la hauteur des dangers que vous allez permettre.

Donc Mesdames et Messieurs, chers Saint-Laurentais, chers Guyanais, je crois qu’on est en direct, chers Guyanais, si vous aimez votre terre, si vous aimez votre forêt, si vous aimez vos enfants, si vous aimez votre eau, nous vous invitons à vous lever et à vous positionner contre ce projet parce que ce n’est que le premier d’une longue lignée et que si on le permet, d’autres viendront tout de suite après, sont déjà prêts. Donc je vous invite, chers frères, chères sœurs guyanais, à vous positionner. Il n’est plus temps aujourd’hui de se chamailler. L’enjeu, tout ce que nous entreprenons, chaque acte quotidien, chaque acte politique doit être pour nos enfants. Tout se fait au nom des enfants et rien d’autre parce que nous sommes tous condamnés à disparaître. Nos enfants vont reprendre le relai, à leur tour ils devront faire leurs choix pour leurs enfants. Et 80 tonnes d’or retirées du sous-sol guyanais pour aller dans des banques, dans des souterrains russes, c’est pas pour les enfants guyanais !

Si vous pensez aujourd’hui que ça, c’est encore une solution, réfléchissez-y posément, calmement. Réfléchissez à l’importance de l’eau dans votre vie quotidienne. Réfléchissez bien, mes chers amis guyanais. On n’est plus là pour casser les débats, pour encore dire non, pour encore vous donner des arguments. Non. Je crois que vous vous êtes condamnés vous-mêmes aujourd’hui. Je crois que vous avez montré l’irrespect total, le mépris total, avec la complicité de vos petits servants guyanais, envers les peuples premiers, ceux qui ont façonné ce territoire. Voilà ce que vous avez fait aujourd’hui Messieurs, Mesdames. Rendez-vous compte de ça, de l’insulte impardonnable que vous nous avez faite aujourd’hui. Et rien que pour ça, vous nous trouverez toujours face à vous.
Donc je vous invite une nouvelle fois à partir de ces territoires qui ont appartenu à mes ancêtres, qui appartiendront à mes enfants. Partez d’ici ! Si c’est pour ça que vous êtes venu, partez d’ici ! Si vous êtes venus pour apporter un plus à ce pays, pour qu’ensemble on construise quelque chose, c’est autre chose. Je n’ai rien contre vous personnellement, on n’a rien contre vous personnellement, mais ce projet là, il est inacceptable et on ne l’acceptera jamais. On ne l’acceptera jamais ! Enracinez ça dans votre tête ! Enracinez ça tout comme nous, on est enracinés à ce territoire-là, enracinez l’idée que vous nous trouverez toujours face à vous. Jamais, je dis bien jamais, plus jamais on ne se permettra de poser un genou à terre face à ce que l’occident nous impose. Voilà la promesse que je voulais vous faire ce soir, au nom de mon peuple, je vous invite à partir de ce territoire-là si c’est pour le détruire que vous êtes venus ici.

Merci.

 

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